Défaillances : que dire de cette progression “historique” ?
Depuis la sortie de la crise sanitaire, nous n'avons pas manqué de publications alarmistes, allant jusqu'à parler de chiffres « historiques ».
Il est vrai que la Banque de France a enregistré une progression de 3,7% en 2025, portant le nombre de redressements et de liquidations judiciaires à 68 5703. Il est tout aussi vrai que nous n'avons pas trouvé de chiffres plus importants, même en remontant jusqu'à la récession de 1993.
Reste que ce volume est rarement associé à la population totale des entreprises auquel il devrait être rapporté ; il y avait en 2025 bien plus d'entreprises susceptibles d'être en défaillance qu'en 1993 et même bien plus qu'en 20194, porté notamment par le grand nombre de créations d'entreprises enregistrées ces dernières années... Nous verrions alors que ces taux de défaillances ainsi calculés nous amèneraient à relativiser le caractère "historique" des seuils que nous franchissons.
Il faut en revanche s'attarder sur la progression du nombre de défaillances. Si elle était toujours en hausse en 2025, elle s'essoufflait singulièrement en regard des 17,6% de croissance affichée en 2024. Si ce n'est qu'au terme du 1ᵉʳ trimestre 2026, la tendance s'est inversée avec une hausse de 5,1%, logée pour l'essentiel dans les TPE et les PME (+9,7%) et surtout les ETI et les Grandes Entreprises (+15,3%)5.
Est-ce que la tendance s'affirme ? Probablement, si l'on se réfère à l'étude d'Altarès portant sur le 2ᵉᵐᵉ trimestre 20266. Tout comme la Banque de France, on y recense les redressements et liquidations judiciaires mais le périmètre étudié inclut également les procédures de sauvegardes. Qui sont bien trop peu nombreuses pour peser sur une tendance de toutes les façons en hausse, avec un total de 17 500 procédures sur le trimestre (+5,4%), portant le volume du 1ᵉʳ semestre à 37 700 défaillances. Si là encore, les microentreprises7 constituent 93% des défaillances, Altarès note la progression des structures de plus de 20 salariés, avec une hausse significative des procédures de sauvegarde (+27,5%) et un recul des liquidations directes (-12,2%). C'est à vrai dire plutôt un bon point, s'il faut y voir le signe que les dirigeants seraient de plus en plus réactifs face à leurs difficultés.
Qu’en est-il au sein de notre centre de métier affacturage ?
Au 1er semestre 2026, le nombre de procédures collectives frappant les acheteurs8 de nos clients a progressé d'environ 10% en comparaison du 1ᵉʳ semestre 2025 ; 30% si l'on devait se référer au 1er semestre 2023.
Nous sommes bien aux premières loges de cette dégradation des risques que mesure l'évolution des défaillances, avec une concentration sur les populations d'entreprises qui ont connu les plus fortes progressions en la matière.
Comportements de paiement : quand les “signaux faibles” se font entendre
Dans ce contexte, notre filière est on ne peut plus attentive à son département dédié à la relance et au recouvrement des créances que nous confient nos clients. Une fois n'est pas coutume, partageons ici un peu de cette expertise.
Certes une société d'affacturage n'est pas une société 100% axée sur le recouvrement : chez un Factor, ce service navigue en permanence entre la gestion des postes clients, la détection des litiges susceptibles de perturber le règlement des factures dont nous sommes devenus propriétaires et le travail de recouvrement, de la relance amiable jusqu'aux déclarations contentieuses.
Et de fait, notre périmètre d'intervention, fruit de l'équilibre entre les attentes de nos clients et les moyens mobilisés, ne saurait prétendre être représentatif de l'économie française dans son ensemble. Qui plus est, tous les acheteurs sur lesquels nous sommes potentiellement amenés à intervenir sont notés, garantis et surveillés en continu par nos soins ou ceux des assureurs crédits avec qui travaillent nos clients. Bref, gardons en tête que nous concentrons nos observations sur un terreau particulier, qualifié et entretenu.
Quoi qu'il en soit, nos 25% de parts de marché nous offrent un observatoire précieux des comportements de paiement entre entreprises, sur quelques centaines de secteurs d'activité, pour l'essentiel dans l'industrie (40% de nos volumes), le négoce de gros (25%) et les services BtoB (30%).
Délais de règlement : sous contrôle et bien orientés
L'évolution de notre environnement économique aurait de quoi justifier une dérive des délais de paiement des factures qui nous sont confiées.
Mais ce n'est pas ce que nous observons. En 2019, le DSO tel que nous le calculons9 frisait les 52 jours... Au sortir de la crise Covid, il s'est stabilisé autour de 48 jours : à croire que la culture cash, soutenue par le déploiement des Prêts Garantis par l'Etat, a gagné du terrain, jusqu'aux Pouvoirs Publics qui accentuaient dernièrement la pression sur les mauvais payeurs.
La tendance est là depuis de nombreux mois ; nous n'avons pas connu de délai supérieur à 50 jours depuis le 2ᵉᵐᵉ trimestre 2023 et les premiers mois 2026 étaient correctement orientés.
Au demeurant, quelques signes de tensions se sont présentés en mai, ramenant à nouveau le DSO au seuil des 50 jours. Nos équipes en charge du recouvrement n'ont pas manqué de mettre tout en œuvre pour nous remettre sur la bonne trajectoire, nous permettant d'atteindre les 47 jours fin juin, ce qui n'avait rien d'évident dans le contexte que nous connaissons.
Des retards de règlement sous haute surveillance...
Au-delà de l'observation des délais, nous surveillons entre autres quelle est la proportion des encours réglés avec un retard supérieur à 30 jours.
Si vous voulez en savoir plus sur ce qui nous motive, au-delà du service dû à nos clients, nous vous invitons à parcourir ce bulletin de la Banque de France qui s'interrogeait sur l'impact du paiement sur la probabilité de défaillance des entreprises ; où l'on comprend que la simple existence de retards de règlement augmente de 25% cette probabilité... et de 40% si les retards sont supérieurs à 30 jours.
... et globalement sous contrôle
Nets des litiges et des créances passées au contentieux10, les encours en retard de règlement de plus de 30 jours représentaient fin juin 3,1% des créances confiées à nos services... en légère décrue par rapport aux 3,5% constatés un an plus tôt.
Evidemment, cette moyenne ne dit rien des situations plus contrastées qui peuvent accaparer l'attention de nos équipes. Lorsque nous zoomons sur les créances confiées à nos services de recouvrement au 1ᵉʳ semestre 2026, nous ne manquons pas d'isoler les chiffres, les tendances qui se distinguent du fait, par exemple, du secteur d'activité.
Parmi les bons élèves, les créances émises par les sociétés industrielles, où l'on croise les proportions les plus faibles de factures en retard de plus de 30 jours. C'est nettement plus tendu du côté de la construction, en première ligne du retournement observé en 2025. Le commerce de gros se défend mieux, porté par quelques secteurs qui facturent à très court terme. Cela se complique enfin du côté des services BtoB : dans les transports, le conseil informatique et plus encore dans l'intérim, les encours en retard dépassent régulièrement la moyenne générale. En fait, nous observons régulièrement des écarts entre les secteurs affichant les meilleurs pourcentages d'encours en retard et les plus exposés qui peuvent aller de 1 à 3.
La taille des entreprises n'est pas sans influence. Notre approche par taille nous permet de constater qu'à la fin de ce 1ᵉʳ semestre, les proportions de créances en retard de plus de 30 jours sont toutes en recul en comparaison du 1ᵉʳ semestre 2025... Toutes sauf la tranche des 100 à 199 salariés, un segment déjà trop gros pour bénéficier des dispositifs de soutien mais pas assez grand pour absorber les à-coups qui se sont multipliés ces derniers mois.
Par ailleurs, lorsque les créances sont cédées par des Grandes Entreprises, la proportion des retards peut être 2 fois plus élevée que lorsque les factures sont cédées par les petites entreprises. Un examen détaillé montre que bien souvent, c'est une autre Grande Entreprise qu'il nous faut relancer pour qu'enfin le règlement attendu nous parvienne. Les professionnels du recouvrement le savent : faire payer à l'heure les plus grandes entreprises n'est pas toujours une sinécure et nous savons pouvoir compter au sein de notre filière sur une équipe spécialement dédiée à la relance des grands comptes.
Cette attention portée à ce que l'on qualifie parfois de « signaux faibles » constitue un des pans les plus utiles de notre action. Elle nous aide à cartographier les tensions à venir, nous permettant d'agir et de mobiliser nos moyens au bon endroit au bon moment.
Ce que nos clients peuvent en retirer
Plus les risques de retards, d'impayés et de défaillances se dégradent, plus la sécurisation du poste clients prend de la valeur. Ces filtres appliqués en amont protègent l'aval, le financement : un pilotage efficace du recouvrement, porté par le savoir-faire des équipes, influe sur les comportements de paiement des acheteurs et in fine sur le financement mis à disposition des clients.
La sélection et la surveillance des acheteurs (re)deviennent ainsi, en haut de cycle de défaillances, des variables de premier ordre, riches d'informations précieuses pour aider les dirigeants à piloter en toute sécurité leur développement ou à tout le moins mettre leur entreprise à l'abri des périodes les plus chahutées. Or celles-ci s'enchaînent depuis le début de l'année, malmenant la trésorerie voire la pérennité de nombreuses entreprises, jusqu'au cœur des secteurs les plus porteurs.
Dans les mois qui viennent, il nous faudra être plus attentifs encore à tous les « signaux faibles » que nous saurons identifier, secteur par secteur. Car la maîtrise de ce que nous achetons, assurons et donc relançons contribuera plus que jamais à fluidifier, sécuriser et pérenniser le financement que nous mettons à disposition de nos clients.
Patrick BARBEAU, Directeur des Opérations
Filière Affacturage Crédit Mutuel Alliance Fédérale
Pour en savoir plus sur ce que nous avons pu saisir de notre environnement économique, n'hésitez pas à consulter cet article de notre responsable des études économiques Christophe MATHIEU (« Ralentissement économique, retour de l'inflation, hausse des défaillances, trésorerie sous pression... effectivement il fait chaud »).
1 Référence = marché total 439 Md € de créances cédées à l'ensemble des Factors, source ASF, tableau de bord année 2025, l'activité des établissements spécialisés.Retour au renvoi 1
2 Centre de métier affacturage Crédit Mutuel Alliance Fédérale, i.e. CIC Factoring Solutions, Crédit Mutuel Factoring et Factofrance. Retour au renvoi 2
3 Défaillances d'entreprises - 2026-03, Banque de France. Retour au renvoi 3
4 Secteur marchand non agricole : 2,1 millions d'entreprises en 1993, 4,1 millions en 2019, 4,4 millions en 2025, INSEE. Retour au renvoi 4
5 TPE et PME : entreprises de 10 à 249 salariés, chiffre d'affaires < 50 M € ; ETI et GE : entreprises à partir de 250 salariés, chiffre d'affaires > 50 M €. Retour au renvoi 5
6 Etude de défaillances et sauvegardes des entreprises en France au 2ᵉᵐᵉ trimestre 2026. Retour au renvoi 6
7 Entreprise employant moins de 10 salariés, chiffre d'affaires < 2 M €. Retour au renvoi 7
8 La société souscrivant un contrat d’affacturage (« Fournisseur » ou aussi souvent appelé « Vendeur< »), vend ses produits et prestations de service à son client, l'« Acheteur », ainsi dénommés puisqu’ils achètent les produits et les prestations. Retour au renvoi 8
9 Day Sales Outstanding, calculé selon la méthode dite par épuisement ou count back, cf. Annexe A8, Observatoire des Délais de Paiement, rapport annuel 2020. Retour au renvoi 9
10 Le périmètre de calcul correspond aux créances dues par des entreprises de droit français, nettes des litiges et des créances transférées au département contentieux. Retour au renvoi 10